SOUVENIRS DE HAUTE-SILESIE





Par François BACON – Angers Avril 1997



‘’ LA LONGUE MARCHE ‘’

1 BLECHAMMER

Dans son numéro 661, l’organe de la FNDIRP, ‘’ LE PATRIOTE’’ publiait dans ses pages centrales, un long article sur ‘’BLECHAMMER’’. J’ignore, bien sûr, si l’auteur qui à signé ce papier, l’a écrit à titre d’historien ou à titre d’ancien détenu de ce lieu maudit, annexe d’AUSCHWITZ III. Après la lecture de ce reportage, il m’est venu à l’idée que, moi aussi, à titre d’ANCIEN INTERNE MILITAIRE DE LA PRISON-FORTERESSE DE GRAUDENZ ET DE SES ANNEXES, je pouvais apporter mon témoignage sur la question.

BLECHAMMER ? Je connais ! Je l’ai fréquenté de JANVIER 1943 à JANVIER 1945, soit donc deux années pleines.

L’auteur de cet article ne parle de cet ENFER que vu du côté JUIF, Mais il n’y avait pas que des JUIFS à BLECHAMMER. Loin s’en faut ! La raison sociale de la Fabrique se détachait en lettres immenses de fer forgé sur le portail d’entré : ‘’OHW soit « « OBERSCHLESISCHE HYDRIER WERKE’’.

C’était un colossal complexe industriel utilisant, disait-on la main d’œuvre de 35 000 bagnards ! Il est certain que, la SUISSE exceptée, toutes les nations d’Europe y étaient représentées.

Une précision que l’article du ‘’PATRIOTE’’ ne donne pas, c’est la présence des PRISONNIERS DE GUERRES. Les JUIFS étaient vêtus d’un costume rayé bleu-blanc frappé de l’ETOILE JAUNE DE DAVID. Les Polonais autres ‘’sous-hommes’’ étaient en civil, mais la veste de leur complet arborait, à son revers, un losange de tissu avec la lettre ‘’P » » en son milieu. Quant à nous, PRISONNIERS DE GUERRE, nous étions facilement reconnaissables. Notre « uniforme » qui, à l’origine, avait été kaki, portait sur le dos deux lettres : K.G. d’au moins 20 cm faites à la peinture blanche. Idem pour le pantalon : sur la cuisse droite un K de la même taille et sur la cuisse gauche un G. Nous ne risquions donc pas de passer inaperçus.

L’activité principale de cette usine était la fabrication d’essence synthétique. C’ est pourquoi l’essentiel du travail – tout au moins pour mon groupe – consistait à creuser d’immenses tranchées d’environ 3 mètres de largeur, autant de profondeur, pour y enfouir des canalisations de dimensions impressionnantes, environ 1 mètre de diamètre.

Ce travail, 12 heures par jour, 6 jours par semaine, nous l’accomplissions de concert avec des KOMMANDOS de JUIFS, du camp voisin.

Pendant 2 ans, nous avons ainsi travaillé côte à côte, utilisant les mêmes outils, pelles ou pioches, sous les ordres du même contremaitre.

Parmi ces JUIFS, beaucoup étaient français, mais ceux qui ne l’étaient pas pratiquaient bien notre langue. Chaque KOMMANDO JUIF était sous la surveillance d’un SS et chaque KOMMANDO de prisonnier, sous celle d’un soldat de la WEHRMACHT. Nous bavardions entre nous, à longueur de journée, tout en prenant bien soin de ne pas attiser la colère de nos gardes-chiourmes.

Comme tous, nous crevions littéralement de faim et autant, les uns que les autres, il est naturel que le thème favori, pour ne pas dire unique de nos conversations était la « BOUFFE ».

Toutes les régions de France et d’ ailleurs étaient représentées, chacun vantait la spécialité de sa région. Il est pourtant pénible de vivre avec une faim continuelle – on se couche avec la faim, on se réveille la nuit avec la faim, on se lève enfin, à des heures impossibles, toujours avec la faim qui vous tenaille, tout en sachant que demain, après demain, et les jours qui suivront, il en sera encore de même.

C’est TERRIBLE, surtout quand on a 20 ans ! Non ! Celui ou celle qui n’a pas vécu ce régime concentrationnaire ne peut pas imaginer ce qu’est la FAIM. Tout au long de nos interminables journées de travail, l’une de nos obsessions permanentes était de nous demander si la soupe du soir serait épaisse ou non !

A BLECHAMMER, chaque KOMMANDO était composé de dix hommes et d’un chef de groupe – j’en fus un – était désigné par le gardien parce qu’il baragouinait l’allemand mieux que ses camarades. Son rôle consistait à traduire les ordres du gardien ou du « MEISTER » ou « contremaitre ». Exempt de travail actif, le Chef de groupe bénéficiait d’une relative liberté, celle, par exemple, de s’éloigner un peu du lieu de travail, sans encourir les foudres de gardien. Côté « JUIFS », il en allait tout autrement. Leur Chef de groupe avait le titre de « KAPO ». J’ai été surpris que l’auteur de l’article du « PATRIOTE » omette de parler de ce genre d’individus que furent les « KAPOS ».

Le KAPO, bien que détenu juif, comme ses camarades, n’était, en fait, que l’auxiliaire docile du SS de surveillance.

Equipé d’une matraque en caoutchouc, le KAPO était sans pitié pour ses camarades, les harcelant sans cesse en hurlant « SCHNELLER, SCHNELLER » soit « plus vite, plus vite » sous le regard amusé et goguenard du SS et de notre gardien.

Il est étonnant que, dans les très nombreux films relatant la vie dans les camps de concentration, le comportement de ces KAPOS n’ait pas été plus démontré et plus fustigé. Pendant 2 ans, j’ai pu, DE VISU, et quotidiennement, constater leur bestialité.

Sans doute, préféraient-ils perdre leur honneur et leur dignité plutôt que de se passer de gamelle supplémentaire, prix de leur forfaitJ’aurais aussi souhaité lire dans l’article du « PATRIOTE » les conditions dans lesquelles travaillaient TOUS les bagnards du BLECHAMMER.

L’auteur de l’article a omis de parler des hivers sans fin de HAUTE- SILESIE, ou le froid devait, sans doute, car nous n’avions pas de précision « METEO », atteindre les moins 25, les moins 30 et peut-être mois encore ! Il ne dit rien de ces longues journées de travail – 12 heures – dans la neige ou la pluie, qu’il fallait supporter.

Ne disposant pas de garde robe de rechange, il nous fallait le lendemain matin enfiler les mêmes frusques, encore humides, parce qu’elles n’avaient pas eu le temps de sécher dans nos baraques insuffisamment chauffées !

Mais comment se passaient-elles ces journées ? Le matin, bien avant l’aube et quelle que fût la saison, nous n’avions pas besoin de réveil. Il suffisait qu’un gardien entrât brutalement dans la chambre en hurlant « AUFSTEHEN » : « DEBOUT » pour que son ordre soit exécuté sur le champ. Compte tenu du froid et de notre faiblesse, il est inutile de préciser que la toilette était vite bâclée.

Ensuite, le camarade de corvée de « jus » allait chercher ce que nos gardiens osaient appeler « kafé », et qui n’était qu’un liquide coloré. IL avait cependant le mérite d’être chaud. Nous avions intérêt à vite l’ingurgiter car, rapidement, nous parvenaient, du dehors, les hurlements de nos gardiens nous appelant au rassemblement. Réunis, par chambre, nous étions comptés, recomptés

C’était interminable ! A chaque comptage, nos gardiens toujours excités, nous gratifiaient de noms charmants qui, est-il besoin de le préciser, ne nous émouvaient guère « SCHWEINE HUNDE, UNTERMENSCHEN » ce qui, en langage clair voulait dire « Chiens de cochons, sous-hommes ». Ces amabilités étaient, le plus souvent, accompagnées de coups de crosse, par-ci, par-là.

Frigorifiés, crevant toujours de faim, il nous fallait ensuite, rejoindre le lieu de travail, distant de 6 à 7 Km. Il est facile d’imaginer ce que pouvait être cette promenade matinale, par temps de neige, de pluie ou de verglas, avec surtout le ventre creux, désespérément creux et toujours sous le cris du gardien si nous n’allions pas assez vite.

Pour ne pas trahir l’authenticité de mon récit, je me dois de préciser, et André MARTIN s’en souvenait fort bien, que, pendant quelques mois, en 1943, ce trajet s’est fait par bateau sur le canal dont je ne me souviens plus du nom.

C’était un bateau à roue, à aubes, un peu du genre de ceux que l’on voit, dans les films américains, sillonner le Mississippi. Mais, hélas, c’était trop beau pour que cela durât. Un jour, ce moyen de transport fut supprimé. Pourquoi ? Mystère !

Notre reporter du « PATRIOTE » n’a pas parlé des bombardements fréquents que nous eûmes à subir. Bien sûr, nous nous réjouissions de ces bombardements. Mais il y avait de gros risques ! En effet ; en tant que « SOUS-HOMMES », nous n’avions pas accès aux abris en béton, qui étaient strictement réservés aux seuls membres de la « RACE SUPERIEURE ! Ces abris, pourtant, avaient été construits par ces mêmes « SOUS-HOMMES ». Alors, dés que la sirène d’alarme se faisait entendre, c’était le « sauve-qui-peut ». Nous courions dans toutes les directions, à la recherche d’un abri hypothétique. En ce qui me concerne, terré dans un trou quelconque, je confiais mon sort à la « PROVIDENCE »

C’est précisément pendant l’une de ces alertes, que l’un des nôtres, qui plus est, un compatriote du FINISTERE, François LE DIFFON, eut la mauvaise idée de s’aventurer trop loin, à proximité du camp des JUIFS ; dans un champ de pomme de terre, ou il pouvait espérer trouver quelques-uns des précieux tubercules. Hélas pour lui un SS, sans doute plus méfiant et plus téméraire que les autres puisqu’il n’était pas aux abris, l’aperçut et, sans la moindre sommation, abattit le pauvre LE DIFFON d’un coup de fusil. C’était le 29 novembre 1944.

Compte tenu des circonstances particulières du décès, les honneurs militaires dû à tout soldat, fût-il prisonnier de guerre, lui furent refusés. Il fut inhumé au cimetière d’EHRENFORST, le 2 Décembre 1944. Le cercueil était porté par 4 de ses camarades bretons : Victor TOUPIN, Jean LE MEN, Alexis PERSON et moi-même.

A l’inhumation, présidée par un prêtre catholique allemand, étaient présents, outre les porteurs du cercueil, Henri DAVID, son chef de chambre, COSYNS, son chef de groupe, Albert THEBAUD, successeur de GROSPIRON, comme homme de confiance et un sous-officier allemand. Quelques années plus tard, j’ai pu, après le retour du corps en France, assister aux obsèques religieuses de notre camarade, auprès de sa veuve et de son jeune garçon, à QUERRIEN, en FINISTERE. François LE DIFFON, dont j’étais le confident, m’a toujours affirmé qu’il avait été dénoncé par un de ses voisins du FINISTERE et qu’il avait été condamné pour un « crime » qu’il n’avait pas commis. Je suis parfaitement convaincu qu’il me disait la vérité.

Avant de clore ce chapitre sur « BLECHAMMER », je voudrais rendre hommage à quelqu’un qui, malgré les énormes risques encourus, m’a été d’un grand secours à cette époque-là.

Au début de mon récit, en parlant des 35 000 bagnards qui œuvraient pour le REICH, j’ai omis de signaler la présence d’un contingent de jeunes FRANÇAIS, requis au titre du STO. J’ai dit que, comme chef de groupe, j’avais la possibilité de m’éloigner un peu de mes camarades et de notre gardien. C’est ainsi, qu’un jour, je fis la connaissance d’un jeune civil français STO de mon âge – 23 ans – originaire de NANCY. Est-ce parce qu’il était jociste ?

Sans doute, car nous avons rapidement sympathisé. Nous nous rencontrions tous les jours, en évitant, bien sûr, de ne pas éveiller les soupçons du garde-chiourme. Je ne me souviens plus si l’idée venait de lui ou de moi, mais un jour, il accepta de me servir de boite à lettres et même de recevoir des colis pour moi. Il risquait pourtant gros. C’est ainsi que, pendant plusieurs mois, je pus écrire librement à ma famille et à ma marraine de guerre, et recevoir plusieurs colis.

Ce petit « trafic » dura, sans doute, jusqu’au débarquement de juin 44. Ce courageux camarade, je l’ai perdu de vue, hélas ! Qu’il sache qu’il a toute ma reconnaissance. Il avait accompli là un acte de pure charité chrétienne. Il est vrai que c’était un JOCISTE, un VRAI, comme ceux d’avant guerre.

II. EHRENFORST

Ce camp, comme je l’ai déjà signalé, était situé à 6 ou 7 km de BLECHAMMER II comportait 5 immenses baraques, formant un quadrilatère d’environ 100 m de côté. A droite en entrant : la première baraque, réservée au corps de garde. Dans le prolongement de ce dernier, un magasin, les cuisines et le bureau réservé à l’interprète, un certain joseph, d’origine polonaise. A gauche, toujours en entrant, la deuxième baraque, de loin la plus importante, englobait les chambres et les bureaux du personnel allemand de surveillance, ensuite l’infirmerie, la chambre-bureau de l’homme de confiance, René GROSPIRON, et enfin, une grande chambre. La chambre 1, abritant une soixantaine de lits superposés. La 3ème baraque, perpendiculaire à la seconde, comprenait les chambres 2 et 3, de chacune 32 lits. La 4ème baraque, elle, perpendiculaire à la troisième, abritait les chambres 4 et 5, également de 32 places.

Pour compléter le quadrilatère et, légèrement séparée de la chambre 5, une dernière baraque formant à elle seule la chambre 6 la plus vaste, avec 60 à 70 places. C’est dans cette chambre 6 que nous fûmes, parfois, autorisés à organiser des moments de détente.

C’est là que les plus doués d’entre nous purent faire étalage de leurs talents de chansonnier, de conteur ou de chanteur. A cette époque, c’est le répertoire de Charles TRENET qui avait la cote.

Au centre du quadrilatère, un groupe de baraques, comme soudées les unes aux autres, formait également un carré, comprenant une grande et unique salle de douche que nous pouvions utiliser, en groupe, bien sur, tous les 15 jours. Une autre salle, attenant aux douches, était réservée à la désinfection. C’est là, qu’avec un produit dont j’ignore le nom et la marque, étaient désinfectées nos misérables hardes, infestées, tantôt de poux, tantôt de puces.

Les chambres, elles aussi, souvent envahies par la vermine et, notamment, les punaises, étaient désinfectées avec le même produit. Pour limiter la propagation de la vermine dans nos chambres, la direction du camp supprima carrément les paillasses, si bien que nous devions dormir sur les lattes de bois, faisant office et de sommier et de matelas.

Enfin, dernier élément de ce carré de baraques, mais non moins le moindre, compte tenu de son importance……Les LATRINES !

Qu’étaient donc ces fameuses LATRINES ? Un simple réduit, couvert, mais ouvert à tous les vents. Au milieu de ce réduit, une fosse rectangulaire d’environ 3 à 4 m de longueur, 1 m de largeur et 1.50 m de profondeur. Au dessus de la fausse, reposant sur des rondins, un fût de sapin, grossièrement équarri, servait de siège. Ce lieu pouvait donc accueillir 5 ou 6 clients à la fois ! C’était un endroit très fréquenté, jamais inoccupé, et ce pour deux raisons : la première, parce que les tripes d’un détenu étaient sans cesse en dérangement, pour dysenterie, diarrhée, etc…

A cet endroit de mon récit, je fais une parenthèse pour m’adresser à tous les ex-détenus du camp d’EHRENFORST ou d’ailleurs pour tenter d’obtenir une réponse qui me satisfasse, à la simple question suivante : compte tenu des ennuis dus à la dysenterie ou autre diarrhée et ne disposant pas de « Papier Lotus » et encore moins de papier-journal, comment faisions-nous ? Certains trouveront la question saugrenue et déplacée, mais il faut savoir appeler un chat, un chat, car à cette question que j’ai souvent posée dans nos réunions, je n’ai jamais obtenu de réponse satisfaisante. Alors, j’attends votre avis !

La seconde raison de la grande fréquentation de ce lieu malodorant, c’est que, pour tous, c’était le « salon » ou l’on cause. En effet, de cet endroit, partait toutes les nouvelles, bonnes ou mauvaises. Personne, bien entendu, ne se souciait de l’origine et du bien-fondé des bruits. Mais chacun ressortait du « salon » regonflé à bloc ou totalement démoralisé, selon la nature de la rumeur. C’est sans doute de là qu’est née l’expression populaire « ce ne sont là que des bruits de chiottes » !

J’avais été choisi par mes camarades de la chambre 5 comme « Chef de chambre » pour remplacer mon prédécesseur, un adjudant-chef qui avait été « viré », après avoir été surpris en train de prélever, en cachette, de la nourriture sur la ration collective de la chambre. Quel était le rôle d’un Chef de Chambre, Il était d’abord responsable, devant les Allemands, de la bonne marche, de la bonne tenue et de la bonne entente d’une communauté de 32 hommes affamés et confinés dans un espace vital de moins de 50 m2. Il fallait bien se supporter les uns les autres et éviter, autant que possible, les frictions parfois néanmoins inévitables.

Donc, pour que tout ce passe avec le minimum d’ennuis, le chef de chambre se devait, de désigner, par roulement, ceux qui, chaque semaine, serait chargés d’effectuer les corvées : d’abord, l’entretient de la chambre, la corvée de « jus », le matin, le vidange de la « tinette » remplie la nuit, car nous étions bouclés dès le couvre-feu jusqu’au réveil.

Dés qu’un gardien pénétrait dans la chambre, le chef de chambre devait crier « ACHTUNG » : « GARDE A VOUS » et présenter la chambre selon le règlement : « STUBEFUNF » ZWEI UND DREIZIG MAN, soit : chambre 5 – 32 hommes.

Le soir, au retour du travail, après la fouille d’usage, il y avait une fois de plus les rassemblements interminables ou nous étions encore comptés et recomptés et toujours sous les mêmes invectives, les mêmes hurlements, les mêmes noms d’oiseaux auxquels nous étions habitués. Cette épreuve terminée, arrivait enfin le moment tant attendu depuis le matin : la distribution de la soupe. Celle-ci se déroulait à la porte de la cuisine, Alors, se posait la question, épaisse ou pas épaisse ? Le sourire ou la mine renfrognée de ceux qui avait été servis les premiers était un signe que chacun d’entre nous savait interpréter.

La soupe, goulûment ingurgitée, il restait au chef de chambre à accomplir sa tâche de loin la plus délicate, à savoir le partage du pain. Nous appelions « boule de pain » ce qui, en réalité, ressemblait à ce que l’on appelle maintenant « pain carré ». Selon les périodes fastes ou moins fastes, un pain était pour 4, 5 ou 6 hommes. Comme il était capital pour les 32 parts soient rigoureusement égales, le chef de chambre disposait d’une lame de fer, faisant office de couteau et d’une balance, on ne peut plus artisanale, faite de ficelle et de morceaux de carton, en guise de plateaux. Elle avait été fabriquée par le plus bricoleur et le plus astucieux d’entre nous. Dés que le préposé à la corvée de « pain » avait apporté le nombre de boules qui nous avait été dévolu, je me mettais à la table devant la balance aux ficelles suspendue à une poutre ; 31 affamés autour de moi épiaient le moindre de mes gestes. Dés que, par mégarde, quelques miettes tombaient à terre, ils étaient plusieurs à se précipiter sous la table pour les ramasser. Mon camarade, Marcel DUMONT, que j’ai retrouvé chez lui, en HAUTE-SAONE, se souvient de ces instants mémorables avec émotion. Lui, aussi, était de la chambre 5. Le partage terminé, j’avais les 32 parts devant moi sur la table. Alors, c’est au tirage au sort que l’un d’entre nous désignait le bénéficiaire du morceau de pain que je présentais.

C’était l’unique façon de procéder pour éviter toute contestation. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il y en eut jamais.

Que faire quand, crevant de faim, vous avez un morceau de pain dans la main ? La majorité dont j’étais, bien sur, le mangeait aussitôt et sans effort ! Mais il y en avait quelques-uns qui n’en mangeaient que la moitié, se réservant la seconde moitié pour le lendemain. Etait-ce bonne méthode, Je ne le pense pas. Je dois ajouter que chaque part de pain était accompagnée, alternativement, d’une tranche de saucisson très proche du caoutchouc, d’un morceau de fromage très sec au cumin ou d’un peu de suif. Il est inutile de préciser qu’après un repas aussi frugal, nous avions autant faim, sinon plus !

Il y avait aussi une autre façon, mais très critiquable, celle là, d’utiliser son morceau de pain. C’était de l’échanger contre des cigarettes dont le nombre variait selon le cours du jour, un peu comme à la Bourse ! Chaque dimanche, en effet, tous les détenus qui n’avait pas commis d’acte répréhensible, avait droit à 2 cigarettes « PETAIN », ainsi dénommées parce qu’une Francisque avait été substituée à la mention « GAULOISE ».

C’est, d’ailleurs, à EHRENFORST que, pour tromper ma faim – quelle illusion ! – je me suis mis à fumer et que j’ai attrapé ainsi le virus de fumer ! Ce virus, j’ai mis 40 ans pour m’en défaire.

Pour clore ce chapitre sur le rôle du chef de chambre, je dois signaler – sans honte bien sur – qu’il lui incombait, une fois par an, de décorer le poster du Maréchal PETAIN, fixé à l’intérieur de chaque baraque, de deux branches de sapin fournies par les Allemands. C’était le 24 avril pour son anniversaire !

La vie s’écoula ainsi pendant 24 mois interminables ou selon les rumeurs, ces fameux « bruits de chiottes », le moral, tel une courbe de température, avait ses hauts et ses bas. C’est dans de telles circonstances que l’on s’aperçoit que la Foi est d’un grand secours. Cependant, tout a une fin ; toutes ces bonnes ou mauvaises nouvelles, tout ces « bruits de chiottes » n’eurent plus la même résonnance quand, vers la mi-janvier 1945, on entendit, dans le lointain, le bruit de la canonnade, puis petit à petit, les bruits plus proches et plus saccadés des mitrailleuses lourdes de L’ARMEE ROUGE. Le travail à l’usine, pourtant, continuait.

Condamné à 2 ans de forteresse, je pensais, naïvement, que ma peine serait purgée le 16 janvier. Compte tenu des évènements qui se précipitaient, on me fit savoir, sans ménagement, qu’il n’en était pas question, on verrait cela plus tard.

Le dimanche 21 janvier 1945, la situation était, sans doute, très grave, puisque l’ordre d’évacuation fut décidé. Cependant, pour des raisons que nous ignorions, nous fîmes demitour après avoir parcouru une dizaine de kilomètres.

Finalement, le lundi 22 janvier, la pression de l’Armée Soviétique était telle que, malgré l’absence de plusieurs kommandos qui travaillaient encore à la fabrique, nous dûmes, cette fois définitivement, quitter EHRENFORST. La suite, que certains ont appelé « La marche de

la mort » fut un véritable calvaire. André MARTIN l’avait évoqué avec moi. Il s’en souvenait très bien. D’ailleurs, comment oublier un tel cauchemar ?

Quelques kilomètres après notre départ, nous fîmes la jonction avec un convoi de JUIFS. A partir de cet instant, nous avons fait route ensemble, eux, en tête, nous, derrière.

Mal vêtus, trop peu vêtus, mal chaussés, crevant de faim et de froid, nous trouvions les étapes bien longues. Combien de kilomètres parcourions-nous ainsi chaque jour ? 30, 40 ? Impossible de le savoir, mais nous marchions toute la journée, sur des routes enneigées. Nous traversions d’immenses étendues désertiques, un peu comme la Beauce, couvertes de neige à l’infini. Dans les champs, étaient disséminés, à intervalles réguliers, de hauts tas de paille. Que de fois n’ai-je pas vu un ou deux SS accompagnés de plusieurs juifs exténués se diriger derrière ces tas de paille. Nous entendions alors une rafale de pistolet-mitrailleur et l’on voyait les SS revenir…seuls, réintégrer le convoi qui poursuivait son chemin comme si de rien n’était. Je peux affirmer que j’ai vu cette scène se renouveler des dizaines de fois.

Chaque jour, nous ignorions, naturellement, la distance à parcourir. Nous marchions dés l’aube jusqu’au soir, sans la moindre nourriture. Je serais curieux, même aujourd’hui, de connaître la température qu’il faisait en cette deuxième quinzaine de janvier 1945 en ce triste coin de HAUTE-SILESIE que nous allions quitter pour entrer en TCHECOSLOVAQUIE, à travers le massif montagneux de l’ERZGEBIRGE.

Rien à voir, biens sûr, avec un hiver breton, si rude soit-il ! C’est d’ailleurs, le souvenir de ses terribles souffrances, dans la neige qui m’ont, à jamais, dégoutté des sports d’hiver ! A l’arrivée, à chaque étape, dans un village perdu, nous couchions dans d’immenses granges de paille ou de foin.

J’ai noté les étapes que nous avons parcourues. Le nom des communes est, bien entendu, celui qu’elles avaient à l’époque. Après la libération, elles ont, sans doute, repris leur nom d’origine, soit en polonais, soit en tchèque.

Le 4 février 1945 : Nous embarquons dans un train à FAULBRUCK, pour débarquer le lendemain à BRUX, en pays sudète, aujourd’hui TCHEQUIE.

BRUX était un complexe industriel aussi gigantesque que BLECHAMMER. J’y ai séjourné et travaillé encore prés de deux semaines qui comptent parmi les plus pénibles de toute ma captivité et ce, toujours pour les mêmes raisons : la FAIM, le FROID.

Voici notre itinéraire :

22 janvier 1945 : EHRENFORST – FRIEDENEAU.

23 janvier 1945 : FRIEDENEAU – SCHONAU.

24 janvier 1945 : REPOS.

25 janvier 1945 : SCHONAU – LINDEN.

26 janvier 1945 : LINDEN – KOHLSDORF.

27 janvier 1945 : KOHLSDORF – BARZDORF.

28 janvier 1945 : REPOS.

29 janvier 1945 : BARZDORF – SCHROM.

30 janvier 1945 : SCHROM – HABENDORF.

31 janvier 1945 : HABENDORF – FAULBRUCK.

1-2-3- février 1945 : REPOS.

Finalement, ma « levée d’écrou » se fera le 17 février, soit un mois et un jour après la date initialement fixée par le Tribunal Militaire de MAGDEBOURG, le 16 février 1942. Dirigé sur le stalag 4 C à WISTRITZ, je fus affecté dans un kommando, prés de TEPLICE, suffisamment à temps pour assister, bien que nous en étions à 50 km, au monstrueux, parce qu’inutile bombardement de DRESDE. On a parlé de 250 000 morts !

Mes derniers mois de captivité s’écoulèrent paisiblement. Chaque jour, nous prenions le train pour aller travailler à TEPLICE et toujours, un travail de terrassier ! Mais, au moins, je ne connaissais plus la faim. Par contre, nous ignorions tout de la situation. Ce n’est que le 8 MAI 1945, jour anniversaire de ma mère dont j’étais sans nouvelle depuis un an ! Qu’au rassemblement du matin, comme d’habitude, le chef du kommando nous fit savoir, par l’interprète, que la guerre était finie et que les gardiens avaient reçu la mission de nous conduire vers l’ouest pour rejoindre l’armée américaine.

J’ouvre une parenthèse pour parler de ces gardiens. Ils n’avaient rien de commun avec les brutes de GRAUDENZ ou d’EHRENFORST.

Ils étaient tous, bien que jeunes pour la plupart, de grands blessés de guerre, rescapés de STALINGRAD ou d’un quelconque point du front russe, ce qui les rendaient sympathiques. En pensant rejoindre l’armée américaine, le chef du kommando se trompait ! Nous n’avions parcouru que quelques kilomètres que nous tombions, dans un virage, nez à nez, avec quelques chars soviétiques. Sur ces chars, agrippés on ne sait comment, des dizaines de soldats, à la mine patibulaire, dépenaillés, mais armés jusqu’aux dents, nous firent comprendre rapidement qu’ils étaient nos maîtres. Ils désarmèrent nos gardiens et détroussèrent ceux d’entre nous qui possédaient quelque bien et nous intimèrent l’ordre de les suivre.

Peu rassurés de nous trouver en telle compagnie, nous réussîmes, un camarade, nommé MAILLARD, et moi-même, à nous échapper discrètement. Après environ 120 km de marche et quelques aventures cocasses, nous finîmes par rejoindre l’armée américaine dans les environs de CHEMNITZ. Les américains avaient d’autres chats à fouetter que de s’occuper de nous. Nous étions assimilés à des réfugiés ou « PERSONNES DEPLACEES ».

Nous logions dans les écoles, tous mélangés, hommes, femmes, enfants, vieillards, à la charge du bourgmestre de l’endroit et nous mangions à la soupe populaire. Ce ne sera que le 3 juin 1945 que je débarquais à la gare de l’Est à Paris, dans le plus strict anonymat, sans tambour ni trompète, après un long voyage en wagon à bestiaux d’un train parti de….IENA à SAINT AVOLD. Ainsi se terminait un cauchemar qui avait débuté le 9 juin 1940, sur les bords de l’Aisne à ASFELD, dans les ARDENNES, soit après plus de….1800 jours !

Mon histoire touche à sa fin, mais, arrivé à ce stade de mon récit, j’aimerais évoquer une réflexion que je voudrais partager avec ceux – et je sais qu’ils sont nombreux – qui n’ont jamais digéré d’avoir sacrifié 5 ans de leur existence, par l’incurie et la faute de gens « COUPABLES, MAIS NON RESPONSABLES ». Je m’explique : chacun a pu remarquer que, depuis quelque temps déjà, lorsque survienne une catastrophe et un accident quelconque, si minimes soient-ils, on voit et on entend tous les MEDIAS entamer, avec un bel ensemble, une campagne pour poser une simple question »Qui est responsable ? ». Après une enquête souvent longue et minutieuse, il arrive parfois que le responsable soit débusqué et…jugé !

Par contre, lorsqu’il s’est agi de la plus grande catastrophe que la France ait jamais connue, une catastrophe qui l’a anéanti, humiliée, déshonorée, une catastrophe qui a couté la vie a des dizaines de milliers de personnes, sans oublier la captivité et la déportation de 2 millions d’hommes, de femmes, d’enfants, oui, dans ce cas, unique dans l’histoire de France, y a-t-il eu une enquête longue et minutieuse pour trouver les coupables d’un tel gâchis ? Ce n’est pas seulement en 1939 – 1940 que tout c’est joué.

L’essentiel des erreurs commises, c’est bien avant ces dates qu’il faut les chercher. Les auteurs, ces incapables criminels qui se permettaient de déclarer une guerre qu’ils n’avaient pas préparée, étaient connus de tous. Souvenez-vous des slogans de l’époque : «nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » ! Quel cruel ridicule ! Non seulement ces responsables n’ont pas été châtiés comme ils le méritaient, mais nombres d’entre eux sont revenus, en 1945, sur le devant de la scène, sans le moindre scrupule ! Beaucoup de panneaux, des rues de France portent le nom de certains d’entre eux. Il en est de même de beaucoup de collèges, lycées qui perpétuent leur souvenir ! Un autre que moi aurait pu s’écrier « C’EST UN SCANDALE » !

Voilà j’ai dit ce que je souhaitais dire sur ce sujet. Certains seront, peut-être, choqués, mais j’estime avoir payé assez cher le droit d’écrire ce que je pense. Ce n’est que la SIMPLE VERITE. Saint JEAN dans l’Apocalypse ne nous dit-il pas :

« LA VERITE NOUS RENDRA LIBRES »

Au cours de ces « SOUVENIRS », j’ai pu rendre hommage à mon ami jociste de NANCY.

A cet ami, hélas perdu de vue, je voudrais ajouter le nom de quelqu’un qui m’est cher et qui m’a été d’un grand secours pendant la captivité. Il s’agit de ma marraine de guerre. Presque tous les prisonniers célibataires avaient une marraine de guerre. Personnellement, j’ai eu beaucoup de chance d’avoir eu, grâce à un camarade de la TRINITE SUR MER, Alphonse LE PORT, une marraine de guerre particulièrement gentille et généreuse. Après la guerre nous avons fait notre vie, chacun de notre côté. Après plusieurs années de veuvage, celle qui fut ma marraine a souhaité me retrouver.

Après de longues recherches, c’est en consultant l’annuaire téléphonique du MORBIHAN qu’elle a retrouvé ma trace, soit 52 ans après notre dernière correspondance ! Nos retrouvailles, à AURAY, furent, évidemment, émouvantes. Il y a 52 ans, je l’appelais GINETTE, aujourd’hui, c’est GENEVIEVE. Je lui rends, ici, hommage et lui redis toute ma reconnaissance.

Comment mettre un point final à ce récit sinon, en ayant une pieuse pensée pour tous nos camarades de GRAUDENZ disparus, avec une pensée spéciale pour mon ami LE DIFFON, assassiné par un SS. Témoin de la mort de tous ces détenus JUIFS, lors de cette triste « MARCHE DE LA MORT ».

A la mémoire de nos camarades fondateurs de l’UNION et décédés depuis et plus particulièrement mon ami d’EHRENFORST, André MARTIN qui a, comme moi, accompli cette fameuse MARCHE et qui, plus tard, s’est dépensé sans compter pour la cause des ANCIENS DE GRAUDENZ.

A chaque date de commémoration de la fin de la guerre – le 8 mai – le monde entier est invité à « cultiver » sa mémoire et ce, à juste raison. Mais il faut bien admettre que le rappel de cette date n’a pas la même signification pour tout le monde. Pour les combattants, c’est la fin des hostilités. Pour les prisonniers de guerre et les déportés, c’est la libération des camps ! Redevenir un homme libre, retrouver sa dignité d’homme, ce n’est pas rien ! Pour d’autres enfin – et de loin les plus nombreux puisqu’il s’agit de dizaines de millions d’hommes, de femme et d’enfants, le 8 mai, c’est le premier jour de plus de 45 ans d’esclavage sous un autre régime TOTALITAIRE : il s’agit, vous l’avez deviné, des Européens de l’Est.

NON, NOUS NE L’OUBLIERONS JAMAIS.

Ne serait-ce que pour entretenir la mémoire et rappeler à nos petits enfants ce que fut la vie de leur grand-père, comme internés militaires à GRAUDENZ ou dans son annexe d’EHRENFORST en Haute-Silésie, en 1943, 1944 et début 1945.

C’est donc à notre regretté ami André MARTIN et à nos camarades survivants de GRAUDENZ et d’EHRENFORST que je dédie ce modeste récit, sans prétention aucune, qui ravivera quelques tristes souvenirs dans la mémoire de ceux qui auront vécu cette pénible épreuve.


A ce récit sans prétention, je le répète, j’ai donné un titre le plus simple qui soit :

‘’SOUVENIRS DE HAUTE-SILESIE’’

Angers, Avril 1997, François BACON

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