LES MEILLEURES ANNÉES DE MA VIE PERDUE





de Lucien MEILLEURAT, né le 11 Novembre 1918 à Montauban







Par son fils Serge, une histoire et une vie qui méritent d’être racontées.

Sans la bravoure, l’esprit de résistance, la volonté de vivre, l’amour des siens et le patriotisme de la plupart des hommes de l’époque, la destinée du monde aurait été bien compromise.

A 19 ans (septembre1938) service militaire dans la D.C.A. à Toulouse, chauffeur du Capitaine.

Le 22 mai 1940, blessé de guerre par un avion allemand, 6 jours de coma à l’hôpital de BrayDunes (Dunkerque).

Le 4 juin 1940, prisonnier de guerre à l’hôpital par les Allemands.

Traversée en péniche de la Belgique par le canal de l’Escaut, en Hollande jusqu’à ÉMERIC par le Rhin, puis affecté au stalag 6D de DORMUNT dans le nord ouest de l’Allemagne le 1er juillet 1940. Puis expédié au commando 772 de BOCHUM à l’usine métallurgique Eisen Und Hutten, comme manœuvre devant les fours de fonte et électricien (plusieurs sabotages pour diminuer la production de tôles pour les chars et les avions de l’armée allemande).

Mars 1942, première évasion et nouvelle punition dans la prison du stalag de DORMUNT.

Août 1942, jugement militaire à MUNSTER et condamnation à 3 ans et 3 mois de prison pour relation avec des civils et des femmes, ainsi qu’évasions et rébellions.

Septembre 1942 incarcération à la Prison Forteresse de Graudenz, ‘’LA FORTERESSE DE LA MORT LENTE’’ au nord de la Pologne.

Octobre 1942 transfère dans le camp disciplinaire de THORUM, poids 59 kg.

5 mars 1943, par mesure disciplinaire, transféré à HRENSFORD (travail dans l’usine chimique GOERING.

1er juin 1943, par mesure disciplinaire, retour à la Forteresse de GRAUDENZ, poids 38 kg.

17 août 1943, sauvé par VILA, l’homme de confiance de la prison qui me fait affecter au camp de GEORGUENHOF et en décembre à la fromagerie de RACHEELSOFDS.

21 janvier 1945, la débâcle !

10 mars 1945, libéré par l’armée rouge, à KONITZ en Pologne, rapatrié à ODESSA en RUSSIE en attendant un bateau Français promis pendant plusieurs mois.

17 juillet 1945, MAGDEBURG en Allemagne, en attente toujours d’un retour sur la France, puis BERLIN et un avion militaire Français (Junker 52) via PARIS le Bourget le 19 juillet 1945, après 5 ans d’enfer, le retour dans la famille qui ne croyait plus au miracle de le revoir.

Une jeunesse perdue, un passé qui ne s’oublie pas, mais il est toujours vivant et la vie continue.

Marié le 31 août 1946 avec Simone, quatre enfants sont nés de leur union, Alain, Gérard, Serge et Aline.

Depuis mon enfance j’ai toujours entendu parler de cette époque, ‘’la drôle de guerre’’.

J’écoutais avec compassion les histoires et les aventures que me racontait mon père. Il ne supportait pas de voir des films sur la guerre, mais pour la raconter il le faisait bien. J’ai toujours voulu en savoir plus, toutes ces histoires étaient confuses dans ma tête, j’avais du mal à le situer, à les aligner, à les imaginer et à les croire. Les livres écrits sur cette époque sont faits pour ceux qui ont vécu l’histoire. J’avais soif de ce passé, de connaître la réalité, d’aller au bout de ce film, de voir ce pays, de faire un saut de 45 ans en arrière.

Avec le temps et l’âge il ne restera que le souvenir, une légende. Dommage de replonger dans l’oubli 6 ans de vie et d’orgueil, de souffrances et d’espoir. Espoir sans lequel je ne serai peut- être pas là aujourd’hui !

Sans la bravoure, l’esprit de résistance, la volonté de vivre, l’amour des siens et le patriotisme de la plupart des hommes de l’époque, la destinée du monde aurait été bien compromise.

L’occasion s’est présentée, alors que je travaillais près de la France, en Suisse. Un appel téléphonique pour expliquer à mon père le désir de passer des vacances en famille en Allemagne et en Pologne sur le chemin de la déportation. Je craignais, que de revoir ces lieux de déportation et de drames ne soit pour lui trop éprouvant, mais le désir de me faire connaître les endroits fut plus fort. Heureusement le temps efface beaucoup la rancœur.

Le départ approche et nous voici père et fils dans la voiture ou plutôt deux copains en pèlerinage. Sur la route, je pense aux gens qui avant de partir, m’ont dit ‘’ mais pourquoi retourner là-bas, revoir les camps de concentration ! . . . et ça vous plait ! . . . il y a bien d’autres façons de passer des vacances ! . . .

Heureusement d’autres m’ont compris, mais j’ai la crainte d’être déçu et le doute d’être satisfait.

Le passage à Dunkerque a été supprimé du circuit. Pourtant c’est bien là que débuta le cauchemar en Mai 1940 ; Mitraillé par un avion allemand, le crâne ouvert, 6 jours dans le coma. Fait prisonnier de guerre par les Allemands à l’intérieur même de l’hôpital. Aujourd’hui il ne reste plus rien du lieu, si ce n’est une cité. La date est prise pour Septembre 1990, chacun organise et prépare le voyage :

• visa, cartes et guides pour la Pologne.

• Par prudence, mes enfants trop petits, ma femme et ma mère ne participeront pas à cette épopée.

• Les relations de mon père trouvent les contacts sur places : interprète, autorités civiles et militaires. Le ravitaillement en prévision d’une panne pour 3 mois.

• Un enregistreur, une caméra vidéo de qualité professionnelle (prêtée par George DELMAS un copain d’aventure, 7 mois passés en Amérique du sud à moto), pour pouvoir fixer sur l’image ce passé peu glorieux, car je veux que mes enfants sachent qui étaient ceux de Graudenz.

La route qui nous mène vers BOCHUM est magnifique, les châteaux qui bordent le Rhin sont de toute beauté. Les poissons pêchés n’ont pas un très bon goût mais nous préparent à l’aventure.

Les Allemands ne sont plus ceux qu’ils étaient, leur hospitalité, leur générosité nous ont touché. Je pense à M. et Mme ECKAROL à Bochum au nord-ouest de l’Allemagne. Mon père avait travaillé pendant deux ans, en commando de prisonniers dans une usine métallurgique, malgré sa très bonne mémoire, retrouver ces bâtiments dans une grande ville comme Bochum où il y a une usine dans chaque quartier, est vite devenu mission impossible. Nous avons marché d’un quartier à l’autre, questionné d’un passant à l’autre, les kilomètres nous pèsent : ‘’ c’était bien près de la voie ferrée, j’étais bien dans cet hôpital pour me faire soigner’’ ! . . .

A bout d’espoir et de fatigue nous sommes prêts à abandonner quand une dernière chance nous est proposée, en effet une erreur de prononciation en allemand avait provoqué la confusion. Nous voici enfin, devant cette fameuse usine, ou fabriquer des bombes et des tôles de chars pour l’armée allemande était déjà un supplice.

Cet endroit a bien changé, une partie est neuve, une partie ancienne. Après de longues palabres, pour des raisons de sécurité nous ne pouvons pas la visiter. Mais tout est bien là, l’entée des gardiens, l’allée, le tram, les trains, le bistro à l’extérieur et les baraques du commando dans une petite ruelle. Les souvenirs reviennent de plus en plus précis ‘’ regarde ! j’étais dans cette cour toute délabrée, les barbelés sont encore là sur ces poteaux en béton recourbé, les sanitaires avec les barreaux pour ne pas s’évader’’ le cœur se serre, l’émotion est là.

Je suis enfin dans mon film. Le temps est gris, le coin abandonné et triste. L’œil dans ma caméra, il me semble le voir têtu et décidé à ne pas aider l’Allemagne victorieuse. Avec son refus de travailler et les sabotages pour diminuer la production, sa seule idée fixe est l’évasion. Première étape du voyage satisfaisante. En direction de la Pologne, nous suivons maintenant le même trajet qu’il avait pris à l’époque. Condamné par un tribunal militaire à 3ans et 3 mois de prison disciplinaire pour rébellion.

Chemin faisant, nous en profitons pour enregistrer sur cassettes, toutes ces histoires tant narrés.

Nous nous trouvons à BERLIN une semaine avant la réunification des deux Allemagnes. C’est vrai il n’ya plus de Mur, mais des milliers de morceaux du ‘’Mur’’ sur les tables des marchands pour touristes. Quelques manifestations près de la porte de Brandebourg laissent planer un doute sur les bienfaits de cette réunification. Nous faisons une visite au Reichstag, qui depuis la fin de la guerre est devenu un beau musée historique. Dans les rues des milliers d’Allemands de l’est viennent chercher ce qui était interdit chez eux, la hifi et d’autres produits courants chez nous. Par vagues ils remplissent les colonnes de bus. Les routes de la DDR sont affreuses. Nous sommes inquiets pour les petites roues de la caravane. Le poste frontière vers la Pologne est un endroit des plus sinistres, avec des files d’attente de deux kilomètres, la route n’a pas du être refaite depuis la guerre, on cherche à éviter des trous énormes à moitié emplis de boue.

Pour nous les formalités sont rapidement acquittées et à nous le plaisir de rouler sur les bonnes routes Polonaises. Les premiers contacts à THURM, mais pessimistes quand aux démarches à effectuer avec la Colonel de la Forteresse de GRAUDENZ, pour la pose d’une plaque commémorative des internés de la Forteresse.

Seul notre entêtement poussera MALAK à franchir les limites de la hiérarchie… ou peut-être le kilogramme de café et le chocolat, denrées rares et très chères ici. La Forteresse de Graudenz est devenue une prison civile sur les hauteurs de la ville, impressionnante par sa masse, par ses murs de 5 à 6m de hauteur, une citadelle pour film à grande sensation. L’accueil des Colonels est chaleureux, la discussion est animée et sans difficulté tout le monde est d’accord sur le font, (quelques kg de café et de chocolat en plus).

Avec le colonel nous partons à la recherche de la prison ou mon père est entré en 1942 pour raisons disciplinaires, mais il y a huit prisons. Dans le souvenir des détails reviennent. Et enfin, après une attente chargée d’incertitude, les galons du colonel nous font ouvrir la bonne porte. C’est impressionnant de ce retrouver derrière cette lourde porte, sans avoir quoi que ce soit à se reprocher. Des gardiens nous ouvrent des grilles à gros barreaux, le long des vieux couloirs il y a d’antiques portes de cellules, les grosses dalles du sol sont usées, l’endroit est sinistre, un vrai décor à la Hitchcock. Dans la cour je me sens mieux mais oppressé, à chaque fenêtre nous voyons des prisonnières qui nous observent.

Mais nous, nous sommes libres. Mon père se retrouve, il se souvient « là le quartier des Belges, là les Anglais, nous celui-ci, là la cuisine, ici le chemin vers la Vistule ou nous cassions la glace par -40°… c’est ici que le mot Humain n’existait pas, à travailler comme des chiens, dans des commandos de forçats, nourris à coup de pieds. Avoir 23 ans, mesurer 1,72m, ne peser que 38 kg et avoir encore la volonté et l’espoir de vivre est une preuve de courage inestimable ».

Et encore il arrive à plaisanter, à la libération il lui restait 3 mois de prison à faire « pourvu qu’on ne me retrouve pas dans les livres de la prison ».Cette prison qui aujourd’hui est utilisée pour que la justice règne. Autrefois était la ‘’FORTERESSE DE LA MORT LENTE’’, où les hommes ont laissé leur fierté, leur amour, leur honneur et pour beaucoup leur vie, pour rien. Le retour à l’esclavage où la vie et la mort ne comptaient plus.

Avec le temps et l’âge il ne restera que le souvenir, une légende. Dommage de replonger dans l’oubli 6 ans de vie et d’orgueil, de souffrance et d’espoir. Espoir sans lequel je ne serai peut- être pas là aujourd’hui !

L’occasion s’est présentée, alors que je travaillais près de la Franc, en Suisse. Un appel téléphonique pour expliquer à mon père le désir de passer des vacances en famille en Allemagne et en Pologne sur le chemin de la déportation. Je craignais que de revoir ces lieux de déportations et de drames ne soit pour lui trop éprouvant, mais le désir de me faire connaître les endroits fut pus fort.

Heureusement le temps efface beaucoup la rancœur. Pourquoi ! Pourquoi tout ça ! Pourquoi faire souffrir les hommes !

Pourquoi cette haine, cette méchanceté, ce manque d’humanité, et la trahison de patriotes, que de questions qui restent sans réponses.

De retour dans la rue nous observons cette muraille qui cache l’enfer de la guerre. Le Président (maire en France) de la Ville nous reçoit, élogieusement il offre à mon père la Médaille des Chevaliers de la Ville, ce qui finit de lui couper l’herbe sous les pieds et il s’effondre à grosse larmes. Moment émouvant associé au choc de la visite à la prison, le souvenir et la vison des moments pénibles.

Cet homme qui a résisté aux pires des traitements, craque devant l’amitié et la sympathie des gens.

Je filme en tous sens, mais le temps n’est pas très beau et l’éclairage est mauvais. Le soir dans notre caravane nous fêtons avec du champagne cette journée qui était l’ultime étape de notre voyage.

Une visite à la fromagerie de Rachelsdorf ou il a passé plus de deux ans 1943 – 45. Les bâtiments sont toujours là, c’est devenu une petite fonderie d’aluminium. Pendant plusieurs heures nous avons cherché près de l’usine dans les bois, les traces des baraques du commando sans succès. C’est ici qu’il a repris goût à la vie, malgré la misère et le froid, car il y avait de la nourriture. Je revois ces lieux tant racontés, ou j’imaginais un héros d’aventure et maintenant je vois un Homme qui a lutté avec la mort pour survivre dans des lieux sinistres et tristes.

La visite du camp d’extermination d’AUSCHWITZ marquera mon esprit à jamais. La vue des bâtiments, des baraquements, des prisons, du mur d’exécution, de la potence, des laboratoires humains (pour les expériences sur la stérilisation et sur les poisons). La chambre à gaz, les fours crématoires, m’ont rendu malade et angoissé. Un sentiment de malaise et d’impuissance m’envahit devant tant d’horreur. Des millions de morts pour le bon vouloir d’un homme, d’un monstre.

La visite continue, TORUM, MALBROUK et les Châteaux Teutoniques, les mines de sel de WIELICZKA… il y a de très belles choses à voir en Pologne, un beau passé historique, de jolies femmes, mais ceci est gâché par ces hommes jeunes et vieux qui titubent dans les rues, ivres, peut-être pour oublier ! Je suis satisfait d’avoir fait ce voyage. J’ai dans les veines du sang qui a souffert.

Quand on a vu et compris cette époque. On comprend mieux ces hommes et personne n’a le droit de les critiquer, car là-bas, ils étaient des damnés, des chiens, des rats. Et si un jour un illuminé avait la folie de la gloire, du pouvoir, de l’argent, du pétrole ! tout serait à recommencer, Pitié pour nos Enfants

A la mémoire et en hommage à mon Père,

Serge MEILLEURAT

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