LA CAPTIVITE


MES PLUS DURES ANNEES 1942/1945













GRAUDENZ par Edmond DEVILLERS 7179/42

1er avril 1942 : la vie de fermier est terminée.

Roland MARCHAL, Marcel VINCENT et moi quittons ALLACH (Faubourg de MUNICH) Retour au Stalag VII A à MOOSBURG. Nous sommes aussitôt placés en cellule individuelle. Vingt jours au secret. En dehors de nos vêtements, on ne nous a rien laissé. Cellule de 8m² environ. Une planche pour dormir ou s'asseoir. Une couverture : c'est tout. Les journées et les nuits n'en finissent pas. Dormir ou penser : c'est tout.

Pierre ALIX nous a rejoint à son tour. Au vingt et unième jour Roland me rejoint dans ma cellule, c'est déjà mieux. On peut parler et le gardien nous a laissé un jeu de cartes et quelques cigarettes. Le soir, un troisième homme pour passer la nuit. Un russe avec lequel on ne peut parler car il ne connait pas un mot d'allemand. La nourriture est celle du camp, nous n'avons pas le droit de recevoir de colis et la Croix Rouge ne nous est pas distribuée. L'estomac commence à souffrir. Nous avons droit à une demi-heure de promenade par jour dans une courette. En cercle nous devons tourner.

Après quarante jours de cellule nous sommes dirigés vers la baraque 40 de triste réputation. Cette baraque est surtout réservée aux prisonniers qui doivent comparaître devant le Tribunal Militaire de MUNICH. Elle est entourée de barbelés avec un étroit passage qui permet d'aller aux latrines très rudimentaires. Un gardien est en faction devant la porte d'entrée. Nous sommes plus de cent : français, belges, serbes, russes, canadiens, australiens, anglais. C'est vraiment cosmopolite. Que d'efforts pour se faire comprendre. Les lits sont à trois étages par groupe de quatre. Trois grandes tables et quelques bancs. Une petite pièce isolée réservée à l'Homme de confiance de la baraque chargé de faire régner le calme. CAPITAINE de son nom de famille, très brave avec tous. Très "diplomate" avec les sentinelles, ce qui nous permettait quelques faveurs dont je vous reparlerai.

La baraque 40 était contiguë à la 40 Bis. Elles étaient séparées par deux salles d'eau (lavabos). Cette salle d'eau était le lieu où nous faisions notre petite cuisine. Les poêles étaient confectionnés avec de grandes boîtes de conserves percées de plusieurs trous à la base, une gamelle à la place de casserole.

Le combustible : du papier et de fines lamelles de bois confectionnées avec les planches des lits. Si bien que certains lits n'avaient plus de "sommiers" et les matelas de paille pendaient entre les planches. La baraque était envahie par les poux et les punaises : impossible de dormir la nuit si bien que l'on passait celle-ci à jouer aux cartes ou à organiser des petits spectacles. Chanteurs des différentes nations, numéros de cirque exécutés surtout par les Russes. Le jour on essayait de dormir. Grâce à l'entente de l'homme de confiance avec certains gardiens nous arrivions à sortir de la baraque pour une heure ou deux. Cela nous coûtait un paquet de cigarettes pour le gardien en faction devant la porte.

Cela nous permettait d'aller voir les matchs de foot ou d'assister aux pièces de théâtre montées par un artiste prisonnier qui a eu un certain succès après la guerre. Je ne sais plus si c'est GENES ou JEUNESSE, l'un des deux. Ces pièces étaient toujours très bien, décors faits avec le bois des caisses de biscuits, costumes confectionnés par les "cousettes" du camp. Les rôles féminins étaient particulièrement réussis. A se tromper. (Les officiers allemands les gardiens et leur famille assistaient aux pièces de théâtre au premier rang évidemment).

Pour la Fête-Dieu, j'ai réussi à sortir de la baraque et à assister à la messe qui a été dite en plein air au bout de l'allée centrale du camp. L'autel surélevé avait lui aussi été fait avec le bois des caisses de biscuits.

A la baraque 40 nous étions bien tranquilles. Pas de corvées, car parait il, cela aurait été trop difficile de trouver le nombre de gardiens suffisant pour une bonne surveillance, ces prisonniers étant considérés comme des fortes têtes. Pas d'inspection à la baraque, de revue de détails ou autres. Les officiers avaient trop peur des poux et des punaises.

Le 4 septembre, VINCENT, MARCHAL et moi partons pour MUNICH. Comparution devant le Tribunal Militaire. Nous savons ce qui nous attend. ALLIX a comparu début août devant ce tribunal et a écopé de trois ans de travaux forcés. C'est le tarif actuel. Il parait que nous sommes des saboteurs du moral de l'armée. En conséquence, de un mois à l'origine la peine est passée à six mois, un an, deux ans et trois ans. La comparution dure quelques minutes. Un officier demande la peine, notre avocat dit trois mots et c'est le verdict prévu : trois ans pour insoumission militaire.

Cette comparution nous a quand même permis de visiter un peu la capitale bavaroise car évidemment nous avons fait à pied le trajet depuis la HAUPT BAHNHOF jusqu'au tribunal en passant devant la MARIEN PLATZ.

Le 6 octobre nous passons à la désinfection et l'après midi nous rejoignons la prison municipale de MOOSBURG. Nous couchons dans une grande cellule. Avant de quitter la baraque 40 l'homme de confiance nous a donné de quoi manger pendant au moins quinze jours. Une partie de la nuit nous jouons aux cartes éclairés par une lampe improvisée faite avec une boîte de sardines, l'huile et une ficelle. Le gardien nous avait laissé cigarettes et allumettes.

Le 7 octobre nous sommes réveillés de bonne heure, toilette dans une bassine, "boisson" chaude, fouille et départ pour la gare. Nous sommes dix, accompagnés par deux gardiens. Nous voyageons au milieu des civils allemands. Le voyage va être long, près de trois jours, en changeant plusieurs fois de train. Passons à REGENSBURG (Ratisbonne) HOF, PLAUEN, LEIPZIG, BITTERFELD où nous passons une partie de la nuit assis sur des marches d'escalier.

Le 8 octobre nous arrivons à BERLIN. Nous prenons le métro souterrain jusqu'à CHARLOTTENBURG. Nous reprenons le train à une station aérienne ce qui nous permet d'apercevoir une partie de la ville. Plus nous roulons vers le Nord plus le paysage devient triste. A 23 heures nous arrivons à BROMBERG et nous passons la nuit dans une pièce de la gare.

Le 9 octobre nous repartons par un train où certains wagons sont réservés aux Polonais qui n'ont pas le droit de "se mélanger" aux allemands. Enfin GRAUDENZ. TERMINUS. A pieds nous gagnons la prison.

GRAUDENZ

LA PRISON ET LE CAMP ANNEXE

GRAUDENZ est une petite ville sur la Vistule à la frontière de l’ex Prusse orientale près de THORN au Sud et à une centaine de kilomètres de DANTZIG (Dansk) au Nord. Après avoir quitté la gare nous traversons à pied une partie de la ville. Beaucoup de maisons en briques avec des avancées. Nous arrivons à la prison. Rien que de la voir cela refroidit.

Une grande muraille grisâtre avec un porche au milieu. Le porche passé on est introduit dans une pièce où l’on subit une fouille complète sous la surveillance de deux militaires. Tout nous est confisqué, sauf le linge de corps et la tenue militaire. (Une montre et une chevalière me seront restituées par l’office des anciens prisonniers dans les années 50.) Toute la nourriture que nous possédions nous est retirée. Nous ne regrettons pas d’en avoir donné une partie à des femmes polonaises qui déchargeaient des wagons dans une gare où nous nous étions arrêtés peu avant GRAUDENZ.

Après la fouille nous sommes conduits à la désinfection. Ensuite après avoir traversé une grande cour entourée de bâtiments et de hauts murs nous pénétrons vraiment dans la prison. De longs couloirs, des escaliers, de nombreuses grilles, nous sommes introduits dans une grande cellule. Des lits à étage, une table et des bancs, une petite fenêtre (avec barreaux et grillage) qui donne sur la grande cour. Nous y passons une nuit pendant laquelle nous n’avons guère dormi. Les poux et les punaises ne nous lâchent pas (ce n’était pas la peine de passer à la désinfection) le bruit des bottes et des clefs dans les couloirs. Au milieu de la nuit nous devons tous nous lever pour aller aux latrines.

Au petit jour ce sont des détenus (militaires allemands punis des engagés à la LVF qui font la pelote dans la cour (en allemand Marche – Marche) Sous les ordres d’un sous officier qui n’arrête pas de « gueuler » - pas de gymnastique couché rampé demi-tour garde à vous, puis chants habituels.

Notre séjour à la prison va être de courte durée. Il faut faire de la place. En octobre 42 j’ai le matricule 7179/42. Dans la matinée nous quittons la prison avec soulagement mais nous ne savons pas ce qui nous attend.

En sortant de la prison nous prenons à droite pendant une centaine de mètres puis à gauche une rue qui monte jusqu’au fort COURBIERES (du nom d’un général prussien d’origine dauphinoise qui défendit cet ouvrage contre les armées napoléoniennes). Le camp annexe de la prison était situé à une centaine de mètres avant le fort qui dominait la ville et la VISTULE.

Ce camp comprenait sept baraquements (trois pour les prisonniers, un pour les lavabos, un pour l’infirmerie dont une pièce réservée à deux officiers français punis également, un pour les cuisines et un pour le matériel, le ravitaillement, nos sacs et nos valises.

Ces baraquements étaient implantés sur un terrain glaiseux où avaient été déversés des déchets de briques. Malgré ces déchets le terrain devenait un vrai bourbier par temps de pluie. Les baraques en bois comprenaient trois chambrées. Quinze ou seize prisonniers par chambrée. Le matériel : des lits en bois à deux étages, une grande table, deux bancs, un poêle en brique et un grand seau servant de latrines la nuit.

La baraque des lavabos n’était pas terminée et pas chauffée, l’infirmerie rudimentaire et les infirmiers peu qualifiés. Les feuillées en plein air à une extrémité du camp, une longue haie derrière laquelle était creusée une tranchée, une longue poutre pour s’asseoir. Ces feuillées étaient peu fréquentées l’hiver et la plupart d’entre nous attendaient la nuit pour faire leurs besoins dans le seau. Au petit matin c’était irrespirable dans la chambre. Le camp était bien évidemment entouré de barbelés et de deux miradors. A l’extérieur du camp, un baraquement pour nos gardiens. En dehors de l’officier responsable du camp un Feldwebel et des Postens. Un Posten pour environ quinze prisonniers.

Tous ces gardiens avaient été blessés ou étaient peu valides. Si certains étaient assez coulants d’autres étaient très sévères car menacés de partir sur le front de l’Est en cas de faiblesse à notre égard.

Nous étions là pour souffrir disait le commandant. Le Feldwebel âgé d’une trentaine d’années, assez petit et trapu, était surnommé le gorille. C’était une véritable terreur. Je me rappelle lors de notre arrivée et alors que nous n’avions pas encore franchi le portail qu’il avait chassé quelques anciens qui se trouvaient dans la cour, à coup de morceaux de briques. Il était interdit de rester dans la cour.

Nous ne disposions que d’un pantalon, d’une veste, d’une capote, d’une chemise, d’un caleçon, d’une paire de chaussettes ou de FUSZALPEN (chaussettes russes), d’un pull over, d’une paire de chaussures ou de sabots : c’était tout pour l’habillement. Une serviette et un morceau de savon pour la toilette un rasoir mécanique si l’on en possédait un mais sans lame (les rasoirs sabre étaient formellement interdits). Deux fois par semaine quatre ou cinq lames à rasoir étaient distribuées par chambrées mais nous devions les rendre une fois rasés. Elles servaient de nombreuses fois. C’était un vrai calvaire pour se raser.

Pour manger on nous avait donné à chacun une gamelle (vieux modèle de l’armée allemande) un gobelet et une cuillère. Les couteaux étant interdits chacun aiguisait sur une pierre une partie du manche de la cuillère et cela coupait assez bien.

Au petit déjeuner : une boisson chaude qui devait être faite avec des herbes et un peu d’orge - une tranche de pain d’environ cent grammes (une boule de l’armée allemande pour dix) recouverte d’une très fine couche de margarine fondue passée avec un pinceau. En refroidissant la margarine chaude formait une mince pellicule. A midi un litre de soupe qui n’était en général que de l’eau chaude avec quelques morceaux de rutabagas et quelques minuscules morceaux de viande. Trois fois par semaine nous avions droit à un petit bout de saucisse « ersatz » ou de fromage « ersatz » qui sentait le poisson. De temps en temps une soupe un peu plus épaisse que celle aux rutabagas.

Nous n’avions plus droit ni aux colis de la Croix Rouge ni à ceux de nos familles. Certains parvenaient cependant aux nouveaux arrivants avec des étiquettes adressées à leurs familles alors qu’ils étaient encore au Stalag ou en Kommando.

Ces colis ne nous étaient pas distribués mais conservés dans une pièce dépendant des cuisines. Lorsque le nombre de colis conservés était suffisant (c’est arrivé deux fois en quatre mois) ils étaient ouverts. Les allemands et les préposés aux cuisines commençaient à se servir, le reste était versé pêle-mêle dans d’énormes marmites. Dans cette soupe des pâtes, des haricots, des pois, des lentilles, du pâté, des sardines, du thon, des biscuits et une trace de chocolat. Cela faisait une sacrée mixture mais nous trouvions cela délicieux.

Les journées au camp (j’y suis resté d’octobre 1942 à fin février 1943) se passaient de la façon suivante :

Nous devions être debout bien avant le lever du soleil et faire notre toilette (ce qui en décembre 1942 janvier et février 1943 était pour ainsi dire impossible l’eau étant glacée et les lavabos non chauffés)

Heureusement une fois par semaine ou par quinzaine (je ne me souviens plus) on nous emmenait aux douches municipales. De l’eau chaude et une pièce bien chauffée par une très grande cheminée en briques. Quel régal !

Après la toilette il fallait retaper le lit, balayer la chambrée, vider la tinette ensuite seulement nous avions droit à notre « café » et au maigre morceau de pain.

Au lever du jour le Posten responsable de la chambrée venait en faire l’inspection. Ce n’était pas un mauvais bougre. Il avait le teint basané, rien d’un blond prussien. On l’avait surnommé le Noiraud. Cela lui est venu aux oreilles et ne lui a pas fait grand plaisir ! Si tout n’était pas en ordre dans la chambrée nous avions droit à une séance collective de Marche-Marche dans la cour. Ensuite c’était le rassemblement devant la chambrée et si cela n’allait pas assez vite « rebelote pour le Marche Marche »

Le rassemblement durait un bon moment car il fallait faire l’appel (le bon compte demandait souvent aux Posten de s’y reprendre à plusieurs reprises) Le Feldwebel désignait le commando auquel la chambrée était affectée pour la journée.

Il y avait deux lieux de travail principaux : la Landplatz et la Wasserplatz.

La Landplatz était un terrain situé sur une butte dominant la Vistule d’où l’on avait vue sur toute la steppe à l’Ouest de la rivière. On y parvenait après avoir traversé le Fort Courbières. Le travail à la Landplatz consistait à creuser des tranchées et à les aménager…….pour l’entraînement des jeunes recrues de la caserne voisine de notre camp. Le travail n’y était pas très pénible à moins que le gardien dans un de ses mauvais jours l’agrémente de Marche Marche.

La Wasserplatz était un chantier sur les bords de la Vistule. On y accédait par un petit sentier passant en bordure de la caserne des pontonniers et descendant à la rivière.

Il devait y avoir un petit quart d’heure de marche pour effectuer le parcours. Le travail consistait à aménager un genre de jetée en sable (toujours pour l’entraînement de jeunes recrues) Nous devions être cinq par équipe : une restait sur la jetée pour répandre le sable apporté par les autres équipes. Ce travail était assez vite fait mais certains gardiens nous obligeaient à quitter notre capote par le froid glacial qui y régnait en hiver (la Vistule était prise en grande partie par la glace et les bateaux à roue avaient du mal à se frayer un passage) avec le vent qui venait de la Baltique.

Nous creusions des trous dans le sable pour nous abriter un peu dans l’attente du prochain convoi de wagonnets. Les autres équipes allaient chercher le sable au sommet de la colline.

Une voie Décauville avait été installée avec un embranchement à deux voies à mi parcours pour que les équipes montantes puissent attendre les descendantes. Autant que je m’en souvienne nous étions quatre par wagonnet. Il fallait pousser les wagonnets sur environ deux kilomètres de pente assez forte pour atteindre la carrière. Cela était dur mais nous réchauffait les pieds mais pas les mains car nous n’avions pas droit aux gants. Il fallait faire une gymnastique pour tirer sur nos manches de veste afin que l’extrémité pose sur les rebords du wagonnet et y mettre les mains. En effet si nous posions les doigts sur la ferraille la peau y restait collée. Arrivés à la carrière il fallait remplir les wagonnets. Pour redescendre à la VISTULE ce n’était pas pénible mais dangereux. Nous montions sur les rebords du wagonnet et laissions rouler. Nous prenions vite de la vitesse et pour ralentir nous avions de longs et solides bâtons avec lesquels nous faisions frein sur une roue. Cela était toutefois très dangereux car il ne fallait pas louper son coup. Si le wagonnet s’emballait sans pouvoir faire frein, il fallait sauter.

Attention les dégâts, une séance de Marche Marche assurée. Travail supplémentaire pour remettre le wagonnet sur les rails et monter le recharger. Comme je l’ai dit à mi parcours il fallait attendre l’équipe roulant en sens inverse ; si celle-ci se faisait trop attendre c’était encore une série de Marche Marche assurée. Je me rappelle qu’en janvier 43, étant épuisé, j’ai eu envie de frapper le gardien à coup de pelle alors qu’il nous imposait en plus une séance Marche Marche.

Nous devions faire trois aller retour dans la matinée et autant l’après midi ce qui représentait environ six kilomètres à pousser les wagonnets en montée. A la mi journée nous avions droit à une heure de pause sous un hangar dans lequel on nous apportait la « soupe ». Rien pour s’asseoir mais il valait mieux rester debout car, bien qu’à l’abri du vent, on y gelait. Notre soupe toujours aussi liquide alors que celle de nos gardiens était consistante.

Pendant quelques temps, un chantier fut ouvert à une vingtaine de kilomètres de notre camp. Il s’agissait de refaire une portion de route en pleine campagne près d’une ferme des plus pauvres (bois et torchis - toit de chaume).

Deux chambrées étaient désignées pour y aller. Un camion non bâché nous transportait. Nous nous y asseyons tous et nous nous collions les uns contre les autres pour ne pas avoir trop froid. Le travail consistait à creuser la terre puis y étendre une couche de cailloux. Ce chantier était très apprécié et chaque matin on espérait être désigné : en effet le fermier faisait cuire tous les matins dans une énorme marmite des pommes de terre pour cochons. Elles nous étaient destinées. Une dizaine de petites pommes de terre chacun. Quel régal !

En dehors de ces travaux il y avait de temps à autre quelques corvées en ville ou à la gare. Une fois une équipe a été chargée d’aller décharger des wagons à la gare. Il s’agissait de sacs de légumes déshydratés. L’équipe ne put résister à la tentation de percer un sac et d’avaler quelques poignées de ces légumes. Malheureusement leur faim leur avait fait oublier qu’il ne fallait guère boire après l’absorption de ces produits. Ils furent très malades avec des ballonnements abominables et faillirent mourir étouffés.

La journée de travail terminée, nous regagnions le camp vers dix sept heures. Une longue attente commençait. Il était interdit de se promener dans le camp et d’aller dans une chambrée autre que la sienne.

Celui qui se faisait prendre avait droit à une séance de Marche Marche. Il fallait donc rester dans la chambrée assis sur un banc (interdit de s’asseoir ou de s’allonger sur le lit) dans l’attente de la maigre portion de pain. Aucune occupation étant donné que nous n’avions droit à rien. Pas de papier, pas de crayon, pas de livre ni de journal, pas de jeux de cartes. Pour occuper le temps on se rappelait des souvenirs mais les discussions s’orientaient toujours vers la « bouffe ». Cela devenait une folie collective. On parlait de repas de famille, de banquets, on composait des menus pour …après la Libération. Le coucher et l’extinction des feux étaient vers vingt heures. On se couchait avec la faim et on ne demandait qu’à dormir pour l’oublier et se reposer. La chambrée n’étant pas chauffée et chacun ne disposant que d’une couverture nous fûmes réduits au plus fort de l’hiver à coucher à deux sur une même couchette : c’était étroit mais on se tenait chaud avec deux capotes et deux couvertures. A cette période au plus froid de l’hiver vers les vingt deux ou vingt trois heures nous entendions assez souvent les jeunes recrues des pontonniers partir en chantant cela nous consolait un peu, nous n’étions pas les seuls à avoir froid.

Dans la journée, à la Wasserplatz, nous les voyions aussi faire l’exercice. Eux aussi en bavaient à manier les bateaux à main nue. S’ils rechignaient ils avaient droit au Marche Marche. Leur punition était souvent de descendre la pente en roulant dans la neige.

Le dimanche nous restions au camp enfermés dans nos chambrées. Les gardiens qui étaient de garde, déçus de ne pouvoir aller en ville, cherchaient à s’occuper. Ils ne trouvaient rien de mieux que de faire une revue de chambre ou de détail. Il y avait évidemment toujours quelque chose qui ne convenait pas au gardien. En conséquence ….séance de Marche Marche. Pour les plus vicieux des gardiens la jouissance consistait à nous faire ramper dans la boue puis de faire une revue de détail une ou deux heures après.

La soupe n’était pas améliorée le dimanche. Pour faire durer le repas on s’amusait à compter les morceaux de rutabagas ou les déchets de viande. Certains avaient réussi à se procurer une deuxième gamelle. Ils passaient deux fois à la soupe. Malheur à celui qui se faisait prendre : c’était un « super Marche Marche »

Une fois l’un s’est fait prendre par le Feldwebel à dérober des pommes de terre dans la réserve. Comme punition le Feldwebel a fait mettre une table au milieu de la cour. Le coupable a du monter sur la table et tenir le bras tendu à l’horizontale un seau rempli de pommes de terre. Il ne pouvait évidemment pas le tenir très longtemps et en conséquence Marche Marche. Cela lui a été imposé à plusieurs reprises.

Le dimanche après midi nous avions quand même le droit de circuler un court moment dans l’enceinte du camp. Par petits groupes nous marchions autour des baraques et regardions au loin la ville de GRAUDENZ. C’était la seule distraction. Une fois toutes les trois semaines on nous donnait une carte lettre pour écrire à nos familles. On nous prêtait un crayon. Cela nous occupait un petit moment mais pas bien longtemps car c’était le format d’une carte postale.

Une fois par semaine nous avions droit à une cigarette. Nous devions la fumer en présence d’un gardien et rendre le mégot. Nous avons toujours été persuadés que cette cigarette nous était donnée pour que nous gardions l’envie de fumer. Certains souffraient autant du manque de tabac que de la faim.

Un dimanche, grand branle-bas dès le réveil. Nous devons nous rassembler dans la cour avec tout notre équipement après avoir récupéré notre valise. Motif : nous quittons le camp. En réalité il s’agissait d’une fouille. Nous en fûmes quittes pour passer la plus grande partie de la journée, rassemblés dehors par chambrée. Nous passions un par un dans une pièce où nous étions fouillés de la tête aux pieds, notre valise ou sac vidé. Les résultats ne furent pas ce qu’espéraient les « Chleux » car que pouvions-nous cacher ? Quelques uns avaient réussi à dissimuler un couteau, un crayon, des poussières de tabac ou des photographies n’ayant pas été visées par la censure. Ceux qui furent pris eurent évidemment droit à une séance de Marche Marche et la privation de la tranche de pain du soir. La fouille terminée nous regagnâmes notre chambrée retournée par les gardiens.

Pour Noël 42 des bruits avaient couru que le menu serait amélioré et que nous aurions droit à une cigarette supplémentaire. Grosse déception : au lieu de cela une séance de Marche Marche d’une heure. Le moral était des plus bas et ceux qui étaient à GRAUDENZ depuis plus de deux mois étaient déjà presque squelettiques. Certains gros gabarits avaient perdu une trentaine de kilos.

Un « chtimi » qui faisait dans les cent kilos était descendu à soixante. Les petits gabarits avaient laissé de quinze à vingt kilos. De soixante huit j’étais descendu à cinquante. Un camarade que j’avais connu au Stalag, arrivé en janvier 43 ne m’a pas reconnu. Nous nous traînions pour aller au travail pousser les wagonnets. C’était toujours le « Los Los » (plus vite) des gardiens pour faire accélérer la cadence. Pour certains, ça n’allait plus du tout dans la tête, que la faim rendait fou. On ramassait des pluches de pommes de terre et des os dans les ordures ; on les lavait et le soir on les faisait cuire dans le poêle avec des morceaux de bois ramassés dans la Vistule. Pour faire du feu on coinçait dans un trou minuscule du talon de sabot une pierre à briquet qu’on avait pu cacher. Une brosse à dents que l’on grattait pour obtenir un petit peu de la matière de la brosse, une étincelle obtenue en frottant la pierre avec le dos de la cuillère aiguisée un petit bout de papier : ça suffisait. Cela permettait de boucher un petit trou mais beaucoup souffrirent après la libération d’ulcères à l’estomac. (J’en ai souffert pendant des années et je dois toujours prendre de l’Inexium) Certains en arrivèrent à se mutiler pour être dirigés sur l’hôpital anglais de THORN. Pied ou main coupés en les faisant passer sous la roue d’un wagonnet.

Un s’est sectionné un doigt avec une hache trouvée sur un chantier. Il pensait être dirigé sur THORN. Il n’en fût rien, un pansement à l’infirmerie mais quand même quelques jours de repos.

Les évasions furent très rares. Nous étions très surveillés et les sentinelles avaient le droit de nous abattre. Deux camarades qui avaient été désignés pour une corvée à la gare tentèrent de se cacher dans un wagon. Découverts et ramenés au camp ils durent monter la côte au pas de gymnastique sous les coups de bottes dans les reins. Ramenés au camp pour l’exemple ils furent ensuite dirigés sur la prison et mis au cachot. Je me rappelle d’une évasion qui aurait réussi. Un camarade qui poussait un wagonnet à la Wasserplatz profita de l’inattention du gardien pour plonger dans le ravin qui était en bordure de la voie du Décauville. Nous étions arrivés au sommet de la butte lorsque le gardien s’en est aperçu. On nous fit redescendre au point de rassemblement, le temps qu’il prévienne les autres sentinelles et que les recherches commencent il s’est bien passé vingt minutes. Ce laps de temps aurait permis à notre camarade de joindre un polonais qui faisait partie d’un mouvement de résistance (ces confidences nous ont été fournies par un de ses camarades auquel il s’était confié).

Inutile de vous dire que nous eûmes droit à une longue séance de Marche Marche. Nous eûmes une seule fois la messe, en plein air près de l’infirmerie. Le prêtre, un prisonnier venu d’un Stalag voisin, n’eut pas le droit de prononcer un sermon et de nous adresser la parole. Nous pûmes communier mais sans nous être confessés.

Certains étaient au camp depuis l’été 1942. Ils avaient terriblement souffert de la chaleur sur les bords de la Vistule. Ils n’avaient rien à boire durant les heures de travail. Ils subirent avec ceux arrivés à l’automne les rigueurs de l’hiver 42/43. Certains durent être dirigés sur des hôpitaux et des sanatoriums. On ne les revit jamais. Ce fut l’époque des mutilations volontaires. Le 26 février 1943 ce fut de nouveau le rassemblement très matinal avec tout ce que nous possédions. Cette fois ce n’était pas une ruse. Nous quittions GRAUDENZ pour une destination inconnue.

HEYDEBRECK

LA LONGUE MARCHE - LA LIBERTE

On nous distribua à chacun une double ration de pain et un morceau de saucisson puis direction la gare. Embarquement dans de vieux wagons à marchandises ou à bestiaux. Nous nous empressâmes de dévorer le pain et le saucisson. Après avoir traversé la Pologne du Nord au Sud nous nous sommes retrouvés au milieu d’une immense usine en construction, l’ IG Farben de HEYDEBRECK en Haute Silésie.

Le camp Hugolust était situé à deux ou trois kilomètres de l’usine, à l’orée d’une forêt. Quelques baraques pour les prisonniers, une cuisine, une infirmerie avec quelques lits. A l’entrée du camp (à l’extérieur) un pavillon réservé au commandant et une baraque pour les gardiens. Barbelés et miradors évidemment. Les baraques étaient en bon état et chauffées. Des douches chaudes où l’on pouvait aller librement en rentrant du travail. Les rations de nourriture égales à celles de GRAUDENZ, le travail aussi pénible et un trajet bien plus long pour se rendre au « boulot ». Les premiers mois furent éreintants mais plus de brimades. Je ne m’étends pas sur notre séjour à HEYDEBRECK car il a déjà été décrit dans des ouvrages sur HEYDEBRECK, EHRENFORST et BLECHAMMER.

L’hiver 43/44 fut très pénible aussi surtout qu’il y avait beaucoup de neige et que nous marchions avec des sabots. A l’été 44 commencèrent les bombardements. Le camp était situé entre l’usine et une batterie de la Flak (DCA). Plusieurs dizaines de bombes tombèrent en bordure du camp, un camarde y trouva la mort un arbre lui étant tombé dessus. Au premier bombardement nous étions dans l’usine. Les avions étaient déjà au dessus de nous lorsque les sirènes sonnèrent. Nous eûmes juste le temps de nous mettre dans un bâtiment en construction. Notre gardien s’était réfugié dans un abri individuel qui a été à moitié renversé par une bombe. Il s’en est bien tiré mais avec une grosse frousse. Nous aussi car à quelques mètres près nous y passions tous. Il y eut de nombreuses alertes et quelques bombardements. Lors de l’alerte on nous laissait libres et c’était la course à pieds pour se retrouver aussi loin que possible de l’usine mais souvent il tombait beaucoup plus de bombes à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’usine.

En 1944 nos rations alimentaires furent améliorées. La Croix Rouge nous fut distribuée ainsi que quelques colis individuels. Nous avions droit aux cigarettes et aux jeux de cartes.

Janvier 1945. Les Russes approchaient. Nous dûmes évacuer.

LA LONGUE MARCHE

Avec quelques camarades, j’ai essayé de me cacher mais des gardiens nous ont récupérés et il a fallu les suivre sous la menace de leurs armes. Nous retraversons l’usine déserte et à la sortie, près du camp des STO nous nous engageons sur la route qui mène à l’Oder. Sur la gauche des réservistes presque du 3ème âge sont en position dans le fossé, munis de Panzerfaust (arme antichar). Les chars russes sont sur la droite près de la ville, à quelques centaines de mètres, attaquant ce qui reste des forces allemandes dans le secteur. Arrivés au pont traversant l’Oder un groupe de SS nous oblige à transporter du matériel d’une rive à l’autre. Nous ne sommes pas fiers car les russes se rapprochent. Enfin nous passons le pont et prenons la direction de l’Ouest. Nous avons eu de la chance, peu avant, d’avoir abandonné nos sabots pour des chaussures. Il faisait très froid et nous marchions sur des routes fort enneigées. Les déportés d’AUSCHWITZ sont passés sur la route que nous avions empruntée la veille ou l’avant-veille. Des cadavres sur le bord de la route. Ils avaient été abattus d’une balle dans la tête.

En fin d’après midi nous arrivons à GROSS NEURKIRCH qui est à une vingtaine de kilomètres d’HEYDEBRECK. On nous loge dans une grange et nous avons droit à une gamelle de soupe. Dans la nuit on a entendu des tirs d’artillerie. Le lendemain nous reprenons la route pour une longue marche jusqu’aux environs de DRESDE. Partis du camp le 22 janvier 1945 nous arrivons à LOBENDAU (dans les Sudètes) le 12 février 1945. Cela a été très dur : le froid, la neige, les kilomètres et le minimum de nourriture. Mais nous avons eu l’occasion de voir de très beaux paysages. Nous ne devions rester que quelques jours à LOBENDAU en attendant que notre lieu de destination soit fini d’installer. Nous n’irons pas à DRESDE. Dans la nuit même de notre arrivée à LOBENDAU, DRESDE va être rasée par trois bombardements successifs.

Durant notre séjour à LOBENDAU nous logeons dans la salle des fêtes. Un peu de paille pour s’allonger, un ruisseau pour faire la toilette. On nous oblige à organiser des lieux de défense : tranchées, emplacements de tirs, digue pour créer un étang pour couper la route. Avec quelques camarades qui, comme moi, arrivent à fin de peine, nous allons travailler dans des fermes.

Les paysans, des allemands des Sudètes, nous servirons des marmites de pommes de terre qui nous font beaucoup de bien.

Le 20 avril 1945 je quitte LOBENDAU avec une dizaine de camarades. On entend des tirs d’armes automatiques, les russes ne sont pas loin. Après quelques kilomètres de marche nous prenons un train et nous longeons la vallée de l’Elbe. Durant ce trajet nous voyons une flotte aérienne qui effectue un bombardement. C’est sur AUSSIG. Nous y arrivons peu après. Le train s’arrête à l’entrée d’un viaduc qui domine la ville. Nous traversons, à pied, le viaduc et nous arrivons dans la gare. De très gros dégâts, des restes humains sur la voie ferrée. Tous les moyens de transport, trains tramways sont touchés. Heureusement pour nous, nous ne sommes qu’à une dizaine de kilomètres de TEPLITZ. A pied nous gagnons le camp de WRITITZ près de TEPLITZ.

Au bout de quelques jours, le 27 avril, on m’envoie dans une ferme à TISCHAU. C’est une petite ferme que dirigent un vieil allemand et sa femme. Leur fille habite la ferme. Son mari a été tué sur le front russe. Un prisonnier y est déjà employé. Nous logeons à la ferme et nous sommes bien nourris. Cela me change de ce que j’ai enduré. Mon séjour va y être très bref.

Un matin, en écoutant la radio, nous apprenons que des résistants tchèques se sont emparés de la station radio de PRAGUE. C’est la panique dans le village parmi les allemands. Dans la ferme la photo d’Adolf figure en bonne place dans la cuisine séjour.

Elle est vite retirée et une image religieuse la remplace. Le lendemain les SS reprennent Radio Prague. L’image pieuse est retirée et Adolf trône de nouveau. Nous leur disons qu’elle ne va pas y rester longtemps. Ils le savent mais ont encore peur des Nazis.

Le 7 mai la canonnade s’est rapprochée. On nous fait préparer les chariots pour évacuer. Ils aménagent la cave pour y passer la nuit.

Le 8 au matin nous entendons les chars et les armes automatiques. Avec quelques camarades travaillant dans les fermes voisines nous prenons vite notre barda pour essayer d’échapper aux russes et rejoindre les lignes alliées. Les gens de la ferme nous supplient de ne pas les abandonner. Ils sont terrorisés. Des allemands qui ont réussi à quitter des territoires déjà occupés les avisent de ce qui les attend. Sur la route les militaires allemands fuient le plus vite possible sur des camions surchargés. Les civils en font autant mais à pied ou à bicyclette. Nous nous pressons également.

A BRUX des chars russes nous surprennent. Des actes de sauvagerie vont être commis par des prisonniers russes qui vont exécuter leurs gardiens en leur écrasant la tête à coup de pieds. Une importante cave à vin, liqueur et apéritif de la ville va être mise à sac. Les Russes vont se saouler et tirer toute la nuit dans les rues en faisant même éclater des grenades. Nous nous sommes réfugiés dans une sorte d’hôpital de premier secours et le lendemain on nous a logés dans les baraques des gardiens d’un camp de prisonniers hollandais. Après un séjour d’une bonne semaine nous avons eu la surprise de voir arriver un convoi de camions américains qui venaient nous chercher.

Dans la nuit du 20 au 21 mai 1945 nous franchissions le poste de KARLSBAD et étions en zone américaine. OUF !!!

Le 28 mai j’arrivais enfin chez moi. J’ai mis des années avant de retrouver une santé approximative.

Récit de, Edmond DEVILLERS

Lexique des Villes

En Allemand ...........En Polonais

DANTZIG................ DANSK

GRAUDENZ............. GRUDZIADZ

THORN.................. TORUN

BROMBERG .............BYDGOSZCZ

HEYDEBRECK au nord de RATIBOR et à l’ouest de GLIWICE et KATOWICE

En Allemand........... En Tchèque

AUSSIG ................ USTI

BRUX ...................MOST

TEPLITZ – SCHONAU... TEPLICE- SANOW

KARLSBAD...........KARLO-VIVARY

En Allemand........... En Français

REGENSBURG .......... RATISBONNE

LOBENDAU au sud de BAUTZEN et de LOBAU sur la ligne frontière Tchéco Allemande

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